Juste après le lever du soleil, alors que commençaient à peine à se lever les gens, deux anges assis sur le toit de l’église discutaient. L’un des deux était vêtu d’une bure noire et avait de majestueuses ailes aux couleurs de la nuit. Ses yeux avaient un éclat terni par les morts qu’il avait vu. Sa peau était d’une blancheur extrême. Il paraissait triste jusque dans le ton de sa voix. L’autre ange avait le visage resplendissant. Ses yeux étaient pleins de joie et d’amour. Sa bure et ses ailes étaient d’un blanc parfaitement pur. L’ange blanc buvait les mots de celui qui était le funeste messager Aymé. Il ressentait un pincement au cœur aux paroles prononcées par Aymé. L’ange de la mort était lassé de sa tâche et souffrait un peu plus à chaque âme qu’il guidait. Il regrettait d’être le funeste messager. Les larmes le submergèrent et coulèrent à flots. L’ange blanc tentait tant bien que mal de l’apaiser et de le réconforter. En vain, ses paroles étaient maladroites et ne faisaient qu’agrandir encore la peine d’Aymé. Ce dernier ressassait de sombres idées qu’il souhaitait réaliser. Il abandonna l’ange blanc, appelé par sa triste besogne.
Il traversa la douce lumière qui ne lui était plus d’aucun réconfort. Il se trouvait dans une chambre d’hôpital. Dans un grand lit, au milieu de la pièce, un jeune garçon rendait son dernier soupir à l’âge de 5 ans. Les appareils auxquels il était relié sonnaient d’un long bip continu. Des bruits de pas précipités approchaient de la chambre. Le petit garçon se redressa sur son lit et fixa d’un regard interrogatif Aymé. Celui-ci pleurait à chaudes larmes de découvrir que c’était un enfant qu’il devait guider. Le jeune garçon lui adressa la parole d’une voix craintive.
- Excusez moi monsieur tout noir. Pourquoi vous êtes ici ? Vous venez jouer avec moi ?
Aymé esquissa un faible sourire qui avait tout d’une grimace. Il cherchait ses mots pour répondre.
- Mon petit, je suis ici pour t’emmener avec moi. Je jouerais avec toi quand nous serons arrivés où je dois t’amener.
Le funeste messager retenait au mieux ses larmes. Il lui était insupportable de devoir guider un si jeune enfant. Si seulement il pouvait connaître un moyen d’éviter cela. Il abandonnerait tout pour ça. Il eut une idée et voulut l’appliquer sachant que le prix à payer serait immense. Il fixa le garçon et lui posa une question.
- Tu veux rester avec tes parents et jouer avec eux ? Tu veux ne plus avoir mal ?
L’enfant regardait l’ange noir avec les yeux brillant de bonheur. Il fit un signe affirmatif de la tête.
- Je pourrais sortir de l’hôpital ? Ca ne sent pas bon ici et mes parents me manquent.
L’ange lui fit signe que oui de la tête et lui fit un sourire triste. Il le fit se rallonger dans son corps et ses larmes coulaient et baignaient le visage du jeune garçon. Il colla son visage à celui de l’enfant et usa de sa volonté et de son pouvoir pour transmettre de sa vie, de son essence à cet être chétif. Il lui donna tant que l’essence divine en lui s’éteignit. Il n’était plus un ange. Il s’était sacrifié pour le garçon. Il avait échangé son immortalité contre la vie de l’enfant. Il avait perdu ses ailes et son aura. Il ne lui restait que ses souvenirs, son chagrin et sa bure noire de son passé de funeste messager. Le jeune garçon revint à la vie, guéri de tous ses maux, plein d’une intense énergie. Il ouvrit ses yeux et découvrit Aymé qui se tenait penché au dessus de lui. Il le regardait fixement.
- Vous étiez dans mon rêve. J’étais mort et vous veniez me chercher. Vous étiez un ange tout noir. Il était triste mon rêve. Vous pleuriez.
Aymé esquissa une grimace. Il avait espéré que l’enfant ne se souvienne de rien. Il lui caressa affectueusement la joue.
- Ce n’était qu’un mauvais rêve. N’aie pas peur, c’est fini. Tu vas bientôt quitter l’hôpital. Tes parents et toi serez heureux.
La porte s’ouvrit en grand sur les infirmières qui découvrirent le garçon assis sur son lit. Elles virent Aymé qui discutait avec l’enfant. Elles le chassèrent car il n’était pas encore l’heure des visites. Aymé les regarda un instant puis tourna de nouveau la tête vers le jeune garçon.
- Mon petit, je te souhaite une longue vie pleine de joies. Je te dis adieu.
Il franchit la porte et disparut dans le couloir sans que l’enfant n’ait le temps de lui répondre. Il avançait les yeux lâchant des torrents de larmes sous le poids de la tristesse qui ne s’était pas envolée avec son essence divine. Elle lui était bien plus difficile à supporter maintenant. Il revoyait les visages de tout ceux qu’il avait guidé. C’était un bien trop gros fardeau pour ses épaules. Il lui fallait trouver un moyen de s’en libérer. Ne plus ressentir toute cette peine, c’était là son souhait. Il quitta l’hôpital après avoir troqué sa bure noire contre un jeans bleu et un pull noir. Il s’éloigna d’un pas lent, rentrant la tête dans les épaules.
Il sombra dans l’alcool, volant pour boire. Il essayait de noyer sa douleur dans l’ivresse mais cela ne faisait que l’accroître. Il se sentait perdu dans ce monde qu’il ne connaissait pas. Il errait la tête pleine des visages des morts et devenait fou. Il ne parvenait pas à trouver le sommeil. Il passait ses nuits à pleurer toutes les larmes de son corps. Sa déchéance atteignit son paroxysme lorsqu’il se retrouva à se droguer avec les junkies de la ville. Seulement lorsqu’il était défoncé, il trouvait la paix pour un temps. Avant que ne revienne la tristesse et les visages quand les effets de la drogue se dissipaient. Sa vie était un enfer et la mort lui semblait la seule échappatoire. Il lui tendait les bras en commettant les pires excès d’alcool et de drogue mais sans qu’elle ne l’emporte de l’autre côté. Il était complètement désespéré. Il s’allongea dans une ruelle sombre et se laissa engloutir par le chagrin aussi fort était-il. Les journées passèrent ainsi jusqu’à ce qu’il se décide à se relever et il s’en alla, marchant misérablement.
Les étoiles brillaient haut dans le ciel sans lune. Le vent soufflait contre les volets clos des maisons. La nature était endormie. Pas un seul animal, pas un seul homme n’osait aller contre le cycle du sommeil. Tous dormaient à poings fermés. Toutes les créatures vivantes ? Non, pas toutes ! Une âme solitaire errait dans le froid mordant de l’hiver. C’était un ange déchu qui avait perdu ses ailes, ses pouvoirs, et son immortalité. Il était uniquement vêtu d’un pantalon en jeans bleu, aux genoux troués, et d’un pull noir. Il ne portait ni chaussures, ni chaussettes, ni gants, ni manteau. Il allait pieds nus, dévoré par les assauts glaciaux du vent. Ses pieds avaient une teinte bleue, congelés. Il ne les sentait plus, comme ses mains. Il avait les bras croisés et se les frottait, tentant de se réchauffer comme il pouvait. Il ne pourrait survivre ainsi pendant longtemps. Le froid le tuerait bien assez vite. Il lui fallait trouver un abri au sec et suffisamment chaud pour qu’il n’ait plus autant froid. Il tournait au hasard des rues. Ses pas le menaient vers l’église qui restait toujours ouverte aux nécessiteux en hiver.
Il s’arrêta sur le parvis. Il avait les yeux embués de larmes par les souvenirs de sa vie passée. Il était le funeste messager. Dieu l’avait nommé Aymé. Il avait guidé tant d’âmes, coulant sous le poids du chagrin. Il n’avait pas été assez fort, la tristesse avait eu raison de lui. Il avait abandonné ce qu’il était pour sauver un enfant. Il était devenu un homme parmi tant d’autres. La réalité le rattrapa bien assez vite et il découvrit que l’argent dictait toute chose. Malheureusement pour lui, il n’en avait pas et il se retrouva rapidement rejeté parmi les rebuts de la société. Il n’était rien, c’était là tout ce que son sacrifice lui avait rapporté.
Il entra dans l’église et y trouva un homme sans âge, assis sur un banc. Cet homme tourna la tête vers lui et là, il reconnut ce visage. C’était celui de Dieu, tel qu’il l’avait vu la première fois. Et dans ses yeux, il n’y voyait que tristesse. Aucune trace de mécontentement voire de colère. Il était peiné de sentir l’océan de douleur qui emplissait l’âme et le cœur d’Aymé. Il lui fit signe de le rejoindre et de s’asseoir à ses côtés. L’ancien ange vint donc s’installer près de lui, n’osant dire un mot. Dieu rompit le silence et s’adressa à lui.
- Mon cher enfant, quelle tristesse je ressens en toi. Tu l’as laissé te submerger et te détruire. Si tu savais combien cela m’a peiné que tu agisses à l’encontre de ce qui aurait dû être. Tu y as perdu ton statut d’ange et tu vis dans la misère depuis. Pourtant, je ne t’ai jamais entendu pester contre ton sort. Tu l’as accepté sans mot dire et tu as alourdi ton fardeau. Tes pas t’ont guidé à moi pour que je t’offre une seconde chance. Je me sens fautif pour tes choix. Mais quel acte généreux tu as accompli au détriment de ta condition. Par conséquent, je te demande de reprendre ta place, ton rôle et de te fermer à ces émotions qui t’envahissent.
Aymé restait le visage fermé face aux paroles de Dieu. Il ne connaissait que trop bien la valeur de son acte et n’était pas dupe face à son incapacité à ne rien ressentir. Il ne pouvait reprendre son rôle et connaître à nouveau ces tortures de l’âme.
- Mon père, vos paroles sont douces et bienveillantes. Pourtant, je ne sais que trop bien que ma place ne soit plus à vos côtés. J’y ai perdu mon statut d’ange mais mon âme a été meurtrie si profondément par ma mission. Je ne veux pas de votre cadeau empoisonné. Retrouver une immortalité de tristesse, c’est bien au-dessus de mes forces. Je préfère la lâcheté de la fuite et le caractère éphémère d’une vie mortelle. Ma vie touche à sa fin car ma douleur a atteint son paroxysme. Je vous dis donc adieu.
Aymé se leva et se dirigea vers l’autel. Il se saisit d’un cierge allumé, bouta le feu à la nappe et s’allongea dans les flammes. Le feu l’engloutit et ses cris de douleurs résonnaient dans l’église. Dieu pleurait à chaudes larmes. Il ne pouvait supporter de voir ses enfants mourir sous ses yeux. Aymé avait laissé sa place à un tas de cendres. Son âme s’était envolée et avait quitté ce monde qui l’avait tant fait souffrir. Dieu était à genou devant l’autel et plongeait ses mains dans les flammes, les posant dans les restes d’Aymé.
- Mon fils, ce monde n’était pas fait pour toi. Tu laisses mon cœur dévasté par le chagrin. Tu as trouvé la paix. Adieu mon enfant.
Une larme tomba sur le sol dans un bruit qui se répercuta sur les murs de l’église. Lorsque le bruit cessa, les flammes s’étaient éteintes et Dieu avait disparu, tout comme les cendres d’Aymé.