Sous un ciel sombre, où les nuages masquaient les étoiles et la lune aux regards même les plus perçants, une ombre avançait silencieusement. Ses pas la conduisaient vers le cimetière jouxtant l’église paroissiale. Quelle était donc cette ombre parmi les ténèbres ? Elle s’était arrêtée devant le portail qui barrait l’accès aux tombes. Elle regardait attentivement en direction d’une tombe à l’abandon où les fleurs de naguère avaient cédé la place aux mauvaises herbes. La mousse avait recouvert l’éclat froid du marbre et masquait ce qui y était gravé. L’ombre passa par-dessus le mur et vint s’agenouiller devant la tombe qu’elle fixait l’instant auparavant. Elle semblait en recueillement, la tête penchée en avant, les mains posées sur la pierre tombale. Les nuages s’écartèrent un bref instant pour laisser la lune jeter sa pâle lumière sur l’ombre qui était un jeune homme. Il avait les yeux larmoyants et ses lèvres bougeaient lentement. Que pouvait-il murmurer ainsi ?
Sur ces faits, une silhouette féminine se dressa à côté du jeune homme, regardant avec mépris la tombe. Elle attrapa l’homme par les bras et le fit se relever. Elle le tourna face à elle puis, sans une parole, lui adressa une violente gifle dont le claquement rompit le silence. La jeune femme était folle de rage et lançait des éclairs de son regard au jeune homme qui se tenait la joue.
- Arturus, ne t’ai-je donc pas dit un millier de fois de ne pas venir te recueillir sur ta propre tombe.
Le jeune homme regardait la femme de ses yeux pleins de larmes sanguinolentes et son regard en disait long sur les sentiments qu’il éprouvait envers elle. Il l’aimait et la haïssait.
- Ma douce Eléonore, ne me pousse pas à renier ce que j’étais lorsque tu n’avais pas damné mon âme dans les ténèbres. Je pleure sur le brillant avenir qui s’offrait à moi, doux rêveur que j’étais. Mes vers commençaient à être connu à travers tout le pays et ma famille, qui m’avait renié pour mes choix, était revenue vers moi.
En disant ces mots, Arturus arracha la mousse qui recouvrait son nom sur la pierre tombale et lut à haute voix ce qui y était écrit.
- Arturus Rimbaldus. 1854-1861. Jeune poète. Il a rejoint les étoiles dont il parlait si merveilleusement.
Il se tourna vers Eléonore, la colère se lisant dans ses yeux, et il l’attrapa par le cou, serrant de toutes ses forces. Elle se débattait tant bien que mal pour se libérer mais la force d’Arturus avait été décuplée par sa colère.
- Pourquoi as-tu détruit ce que j’étais ? Etais-tu obligé de m’ôter mon don en me damnant pour l’éternité ?
Elle n’arrivait plus que très difficilement à respirer tant il serrait fort et dans un faible murmure, elle lui répondit avec sincérité.
- Je te voulais à moi toute seule ainsi que ton don. Je voulais être la seule à entendre et lire tes vers. Je t’aimais et t’aime toujours autant. Pardonne-moi d’avoir été si égoïste.
Il lâcha son emprise et la serra contre son cœur. Elle pleurait à chaudes larmes et répétait les mêmes mots encore et encore.
- Pardonne-moi Arturus ! Pardonne-moi ! Pardonne-moi !
Il tentait de la réconforter, désolé de lui avoir fait du mal. Ils restèrent ainsi enlacés de longues minutes où chacun demandait à l’autre de le pardonner.
Les nuages furent chassés par un courant d’air et les étoiles se montraient dans toute leur beauté, suspendues dans la voûte stellaire avec la lune à la pâle blancheur. Arturus et Eléonore étaient toujours enlacés, devant la tombe du vampire, et ils échangeaient maintenant baisers et caresses avec tendresse. Ils offraient un spectacle surréaliste. Leur peau blême brillait étrangement sous la lumière des étoiles et de la lune. Les minutes puis les heures s’écoulèrent sans qu’ils ne disent un mot, sans que quoi que ce soit ne vienne perturber leur étreinte.
L’aube était toute proche et un signal d’alarme silencieux retentit en eux, rompant leur étreinte. Ils sentaient dans l’air la chaleur des premiers rayons qui crèveraient l’horizon d’un instant à l’autre. Ils devaient regagner leur demeure afin d’y trouver refuge pendant la journée. Ils se tenaient la main et couraient dans les rues encore désertes après avoir franchi d’un bond le mur du cimetière. Les façades des maisons défilaient à toute vitesse devant leurs yeux alors que les premiers rayons du soleil trouaient l’horizon. Ils ne se sentaient plus des chasseurs en cet instant mais des proies fuyant un prédateur impitoyable qu’était le soleil pour eux. La façade de leur demeure se dessinait devant eux alors que de la fumée s’élevait de leurs habits, de leur chair et de leurs cheveux. Arturus se plaça derrière Eléonore, lui servant de rempart contre les assauts du soleil, alors qu’ils franchissaient les cent derniers mètres. Les flammes léchaient maintenant le dos d’Arturus et ils pénétraient enfin dans leur refuge. Eléonore criait de terreur devant le dos enflammé du vampire qui se roula par terre pour éteindre les flammes. La douleur était insupportable tant les flammes avaient creusé sa chair. Elle s’approcha de lui, s’entailla le poignet puis versa son sang sur le dos d’Arturus. Ses brûlures guérirent de façon quasi instantanée, ne laissant qu’une peau légèrement rapeuse. Ils se regardaient dans les yeux, leur regard remerciant l’autre de ce qu’il venait de faire, sans qu’aucun mot ne soit dit. Ils se vouaient un si grand amour entaché par la rancœur d’Arturus. Ce fut ce dernier qui le premier brisa le silence.
- Etait-ce la folie qui m’a poussé à braver le soleil en te protégeant ainsi de ses rayons ? Pourquoi n’ai-je point laissé les flammes te lécher pour t’infliger une punition contre ton égoïsme ? Même la mort ne m’a apporté la postérité ou la reconnaissance de mon talent par mes pairs. Ils m’ont tous oublié. Pas une seule personne en ce monde ne se rappelle mes vers ni même mon nom. Tout ceci, je te le dois et je réclame réparation.
Elle le regardait, profondément blessée par ses paroles, horrifiée à l’idée qu’il puisse vouloir sa mort. C’en était trop pour elle. Elle devait lui révéler la vérité. Elle sortit des feuilles de papier jaunies par le temps mais en parfait état. Elle se mit à lire à voix haute.
- Ô si belles étoiles perchées dans l’obscurité sans fin. De votre éclat, guidez mon âme et mon destin. Pour que par mes mots, j’égale votre beauté. Et que mon nom, jamais, ne soit oublié. Offrez moi l’éternité ou que je sois damné. Si tel est tout ce que vous voulez.
Arturus, fou de rage, arracha les feuilles des mains d’Eléonore et découvrit son écriture sur chacune d’elle. C’était ses vers qu’il avait composé de son vivant et qui avait sombré dans l’oubli, tout comme lui, à sa mort. C’était donc elle qui les avait dérobé lorsqu’elle l’avait damné par le sang ténébreux.
- Ainsi donc, je comprend mieux pourquoi j’ai sombré dans l’oubli. Tu m’y as jeté par tes actes. Et tu oses prétendre m’aimer ? En me privant de la gloire qui aurait dû être mienne. Va au diable et que je ne te revois plus jamais. Ma haine pour toi a dépassé l’amour que je te vouais. Jamais plus nos chemins ne devront se croiser ou l’un de nous deux sera anéanti.
Sur ces mots, si durs, il s’enveloppa dans de amples vêtements et cacha son visage sous une capuche. Il ouvrit la porte et disparut en emportant avec lui ses poèmes. Elle le regardait, les yeux débordants de larmes, et se sentait abattu par ce qu’Arturus lui avait dit.
- Pourquoi tant de haine mon amour ? Ne peux-tu donc comprendre que je t’aime au point de ne pouvoir me résigner à te partager avec le monde entier ? Reviendras-tu sur tes pas et me pardonneras-tu ? Viendras-tu accomplir ta sombre menace.
Elle pleurait maintenant de tout son être, regardant la porte restée grande ouverte, laissant pénétrer la lumière mortelle du soleil en ces lieux. Elle referma la porte en se brûlant les mains. Elle n’avait plus que faire de la douleur physique, son cœur souffrant le martyr.