C’était il y a une vingtaine d’années, lors d’une nuit d’été, qu’un ange tomba éperdument amoureux d’une vampire. Union inconcevable qu’elle était entre ces deux êtres, le messager de Dieu et la femme damnée dans les ténèbres. De leur amour, naquit un être ayant hérité des pouvoirs des deux créatures à la différence près qu’il n’avait pas d’ailes et qu’il ne craignait pas la lumière du soleil. Il était considéré comme un miracle par sa mère, les vampires ne pouvant procréer. Cet être si chétif comblait de joie son père qui, le serrant contre son cœur, lui fit découvrir les cieux. Dieu, qui était furieux de cette union, condamna l’enfant à une éternité de peine. Il déchut son père, le condamnant à vivre et mourir comme un mortel, et infligea à sa mère une mort lente et douloureuse sous les rayons du soleil levant. Son père fut incapable de survivre au chagrin que provoqua la mort de sa bien-aimée et il déposa son fils aux portes d’une église avant de se donner la mort en sautant du toit d’un immeuble.
Les années passèrent et l’enfant Janus grandissait et faisait preuve d’une sagesse, d’une bonté et d’une force hors du commun. Ce qui n’était pas sans intriguer ceux qui l’entouraient mais ayant également développé très tôt une capacité à lire dans les pensées, il parvenait à ne pas éveiller de soupçons sur sa remarquable robustesse. Malheureusement pour lui, une inextinguible soif de sang le conduisait fatalement à vider de leur sang tous ceux qui avaient un jour compter pour lui. C’était une malédiction qui le plongeait chaque jour un peu plus dans un océan de peine et il se contraignait toujours plus à fuir l’affection que lui portaient les gens. C’était ainsi qu’au terme de quinze années à tuer ceux qui l’aimaient et qui l’élevaient, il fugua et disparut de la ville qui l’avait vu grandir. Il avait trouvé refuge dans une ferme abandonnée depuis des années au vu de l’état de délabrement avancé. Cinq années passèrent où il se nourrissait du sang des rongeurs et autres animaux ayant le malheur de s’approcher de son domicile. Il avait trouvé un semblant de paix intérieure, refoulant sa peine au plus profond de son âme jusqu’à ce que son passé finisse par le rattraper.
Ayant pris l’habitude de sonder mentalement les alentours pour être certain d’être à l’abri et à l’écart de la civilisation, il ressentait un esprit de plus en plus proche qui lui était impénétrable. Intrigué, il lançait des visions d’horreur dans le but d’effrayer l’être qui s’approchait mais en vain. Celui-ci lui adressa une pensée d’apaisement indiquant qu’il venait en ami et qu’il avait connu sa mère. Janus accepta sa venue mais restait néanmoins méfiant envers cet inconnu. L’étranger se tenait à présent devant la ferme qui servait de cachette à l’être mi-ange mi-vampire. Il avançait lentement vers Janus qui se tenait sur le palier et lui souriait chaleureusement. Le jeune homme ne lui rendit pas son sourire et le fixait le visage fermé. L’invité lui serra la main en ne cessant de contempler sa tête.
- Tu as les cheveux et la bouche de ta mère Janus. Mais je n’arrive toujours pas à croire qu’un tel miracle ait pu avoir lieu. Il est normalement impossible aux vampires de procréer.
Janus le regardait les yeux écarquillés d’entendre tout ceci alors qu’il ne connaissait pas l’homme qui lui faisait face. L’homme lisait ses pensées comme dans les pages d’un livre et s’excusa de ne pas s’être présenté.
- Excuse moi Janus, j’étais tellement content de te trouver depuis des années où je te cherche. Je suis Balgiriel et je fus celui qui offrit le sang de l’immortalité à ta mère. Je l’aimais tellement que mon chagrin fut immense et nombreuses furent les nuits que j’ai passé à la pleurer.
En prononçant ces mots, Balgiriel fut submergé par son chagrin, des larmes de sang coulaient sur ses joues et tombaient sur le sol poussiéreux de la ferme. Janus se sentait gêné devant le chagrin du créateur de sa mère alors que lui n’éprouvait aucune émotion envers elle, ne l’ayant jamais connu. Dans un élan de gentillesse qui le surprit, Janus serra Balgiriel contre son cœur.
- Pardonnez moi de n’éprouver aucune tristesse à son égard mais je ne l’ai jamais connu ni même vu ne serait-ce que son visage. Je serais ravi que vous acceptiez de me parler d’elle.
Balgiriel regardait Janus, un léger sourire éclairant son visage, et il sécha ses larmes en s’écartant du jeune homme. Janus attendait sa réponse, espérant du fond du cœur qu’elle soit positive et se sentait enfin moins seul d’avoir retrouvé un parent à lui. Janus conduisit Balgiriel dans le salon où ils s’installèrent.
- Bien, Janus, je vais tout d’abord te narrer comment j’ai rencontré ta mère et toutes les années qu’elle a passé à mes côtés. La première fois que je la vis, elle était une simple femme de chambre dans un hôtel aux abords de la ville où j’avais élu domicile. C’était lors d’une de mes chasses que, par pur hasard, j’entrai dans ce bâtiment, y ayant senti un parfum enivrant de fleurs sauvages. C’était l’odeur de ta mère et elle avait tout d’une fleur sauvage, la beauté et la fragilité. Mon cœur s’éprit d’elle à l’instant où mon regard se posa sur elle. Toutes les nuits suivantes, je les passai à la contempler et à m’enivrer de son parfum, réfléchissant à la manière de l’aborder sans l’effrayer. Ce fut elle qui, la première, brisa la glace et m’adressa la parole et sa voix était pareille à celles des anges, enchanteresse et harmonieuse. Elle me demanda pourquoi un gentilhomme tel que moi venait se perdre dans un hôtel comme celui-ci. Je saisissais la chance qui s’offrait à moi en lui répondant que je venais pour la voir elle. Intimidée, elle rougissait fortement et me laissa seul pour revenir, quelques minutes plus tard, me déposer un mot. Elle me donnait rendez-vous à l’extérieur dès qu’elle finissait son service. Je me rendis donc à l’extérieur et l’y attendis, au lieu même où elle me rejoignit et nous partîmes. Jamais plus elle ne retourna travailler en cet endroit sordide. Je lui offris tout l’argent qu’elle avait besoin pour se payer de beaux vêtements et lui donnai la plus belle chambre de ma demeure. Deux années s’écoulèrent pendant lesquelles elle passait ses journées à étudier et ses nuits à mes côtés à s’émerveiller de toutes choses.
Janus l’interrompit, commençant à trouver long le récit et il voulait en venir plus rapidement à ce qui l’intéressait. Comment sa mère était-elle devenue vampire ?
- Pardonnez-moi Balgiriel mais comment ma mère est-elle devenue une créature de la nuit comme vous ? Et de quelle manière a-t-elle rencontré mon père ?
Balgiriel souriait devant l’empressement de Janus, typique de la jeunesse, et lui fit un signe d’apaisement.
- Ne sois pas aussi pressé Janus. Si je te raconte tout ceci, c’est pour te permettre de savoir comment était ta mère. Si tu veux bien écouter sans m’interrompre à nouveau, je pourrais continuer.
Janus fit oui d’un signe de tête, retenant le flots de questions qui l’envahissaient, et Balgiriel prit une profonde inspiration avant de reprendre.
- Bien, tout ceci dura un temps où je la voyais se faner, se flétrir comme une fleur qu’elle était. Ne voulant pas assister à sa lente agonie, lorsqu’elle fêta son trentième anniversaire, ce qui faisait un âge proche de celui où je suis moi-même devenu vampire, je lui proposai d’abandonner la mortalité. Je lui laissai deux jours pour réfléchir et apprêter sa réponse mais elle me fit attendre une année avant de me répondre. Durant ce laps de temps, elle abandonna le rythme de vie qui était le sien, s’éloignant de la lumière du jour, pour ne plus vivre qu’en même temps de moi. Je lui montrais ce que signifiait être vampire, agissant avec violence et cruauté pour me nourrir, ne maquillant plus ma peau blême. Elle avait ainsi vu toutes les choses les plus sombres dont j’étais capable mais tout ce qu’elle retint, c’était que toutes nos sensations étaient décuplées et que le monde nous appartenait dans toute sa gloire et sa beauté nocturne. Elle accepta finalement ma proposition. Ce qui, comme tu peux le deviner, me remplit d’une joie intense. Je décidai, avec son accord, que sa renaissance au monde des ténèbres aurait lieu à la pleine lune, ce qui lui laissa trois journées pour dire adieu à son ancienne vie et au soleil. Lorsque la nuit fatidique fut arrivée, je lui demandai d’attendre mon retour, le temps pour moi de me gorger de sang. Elle profita de mon absence et brûla, dans la cheminée, livres, cadres, peintures, vêtements jusqu’à ceux qu’elle portait. C’était ainsi que je la découvris nue, sa peau brillant aux lueurs des flammes. Je le découvrais pour la première fois, avec ses formes généreuses et ses petites imperfections que gommerait mon sang ténébreux en s’insinuant en son être. Elle m’offrit sa nuque et j’y plantai mes canines, aspirant goulûment son sang. Je la sentais faillir, plus son sang la quittait, et je m’arrêtai alors que son cœur ne battait plus que d’un très faible écho. Je m’entaillai le poignet et lui collai à la bouche. Elle aspira faiblement au début puis elle se fit violence, buvant mon sang avidement, me plongeant dans une transe orgasmique. Je l’arrêtai une fois qu’elle avait bu suffisamment pour être forte. Je la fis s’allonger dans le cercueil où je dormais le temps que son corps abandonne la mortalité. Pendant ce temps, je fonçai me rassasier car j’étais affaibli par la quantité de sang qu’elle avait bu. Lorsque je revins, je la trouvai pleine de vie, émerveillée par la vision que lui offrait le sang ténébreux, toujours aussi nue mais ne ressentant pas le froid. Elle me sauta au cou et enfin, je me permis de l’étreindre avec fougue, comme jamais je ne l’avais fait auparavant de peur de la blesser. Je l’emmenai chasser avec moi après lui avoir fait mettre des vêtements qui m’appartenaient. Elle se révéla très douée à cet exercice et il ne lui fallut guère longtemps pour être repue. Elle m’entraîna ensuite dans le quartier marchand et y dévalisa les boutiques de vêtements et de chaussures, se faisant une nouvelle garde robe. Nous retournâmes ensuite dans notre demeure et nous y laissâmes libre court à notre passion, nous griffant, nous mordant, nous embrassant et nous caressant.
Balgiriel se têt, reprenant son souffle. Des larmes de sang coulaient sur ses joues à l’évocation de ce bonheur passé qui l’avait fui. Janus le regardait fixement et n’osait briser ce silence. Balgiriel essuya ses larmes avec un mouchoir puis esquissa un petit sourire à Janus avant de reprendre.
- Le soleil lançait ses premiers rayons à l’horizon et nous gagnâmes donc le couvert de mon cercueil où nous passâmes la journée. A la tombée de la nuit, je la regardai se lever, pleine d’une folle envie de découvrir l’étendue de ses capacités. C’est ainsi que nous avons passé trois années à repousser chaque nuit nos limites et je la découvrais mon égale dans bien des domaines. Sa sagesse surpassait la mienne et je paraissais tel un enfant à ses côtés. Malheureusement, elle finit par se lasser de nos jeux et elle partait de plus en plus seule en chasse ou dans ses escapades nocturnes. Un soir, elle m’avait laissé un message, me disant qu’elle partait découvrir le monde. Je suis resté deux siècles à espérer son retour à mes côtés, me lamentant du poids de ma solitude. Puis, il y a environ un quart de siècle, un écho m’est parvenu quant à une femme vampire, à la beauté d’une fleur sauvage, qui aurait réussi à tomber enceinte d’un ange. Cette vampire n’était autre que ma douce infant, ta mère. J’ai essayé de rencontrer ta mère et son ange, ton père, mais je n’ai pu la retrouver de son vivant. J’ai ressenti sa disparition alors que j’étais tout proche de la ville ou tu es né.
Janus pleurait à chaudes larmes, des flots de sang coulant le long de ses joues. Balgiriel le regardait en partageant sa peine et lui tapota l’épaule.
- Allons mon enfant, pourquoi pleures-tu ainsi ? Ne sois pas triste. N’oublie pas que tu es le plus beau cadeau que ta mère pouvait avoir. Te mettre au monde.
Balgiriel souriait chaleureusement en prononçant ces paroles et il était rempli d’un étrange sentiment de fierté à son égard car il était d’une certaine manière le grand-père de Janus. Janus le regardait intensément en essuyant ses larmes.
- Vous ne m’avez pas dit comment s’appelaient mes parents. N’ont-ils donc pas de noms ? Ont-ils une tombe décente ? Dites moi !
Balgiriel reçut de plein fouet ces questions auxquelles il espérait échapper. Il fit un signe de négation de la tête et un signe de dépit de ses bras.
- Je n’ai jamais pu connaître le nom de ton père. Quant à ta mère, elle avait vraiment tout d’une fleur, même le nom, elle s’appelait Rose. Ta mère a péri sous les rayons meurtriers du soleil levant. Il ne restait rien d’elle. Ses cendres ont été dispersées par le vent. Je n’ai pu que faire dresser une stèle à sa mémoire dans les jardins de ma demeure. Ton père, n’ayant aucune identité connue en ce monde, a été jeté dans une fosse commune, anonyme parmi tant d’autres. Je suis désolé.
Le temps s’était écoulé si vite, tant Balgiriel en avait raconté à Janus sur ses parents, surtout sur sa mère d’ailleurs, que les rayons du soleil léchaient à présent le corps de Balgiriel à travers les fenêtres. Celui-ci poussa un cri de terreur et de douleur mélangées alors que son corps s’était embrasé. Janus fut tellement surpris qu’il était immobile face à Balgiriel qui se consumait à la vitesse d’un bois fort sec. Il ne resta bientôt plus que cendres de celui qui en avait tant appris de l’histoire de sa famille à Janus. Il était de nouveau seul, le cœur broyé par la mort de son seul parent connu, et ses yeux débordaient de larmes de sang. La malédiction, que Dieu lui avait jeté, venait de frapper une nouvelle fois.